Peu de quartiers genevois portent une mémoire industrielle aussi dense que la Jonction. Usines de précision, ateliers électriques, fonderies, dépôts de transports publics : ce triangle formé par le confluent du Rhône et de l’Arve a longtemps fonctionné comme l’arrière-cour productive de la ville. Aujourd’hui, il se transforme en deux temps distincts mais complémentaires. D’un côté, un écoquartier résidentiel déjà livré. De l’autre, un parc public encore en gestation, après vingt ans de discussions.
De la friche industrielle à l’écoquartier : la séquence 2014-2022
Le site de l’écoquartier Jonction proprement dit couvre environ 12’000 m², situés entre le boulevard de Saint-Georges et le quai du Rhône. Ce terrain a porté, tout au long du XXe siècle, une concentration industrielle remarquable : une usine à gaz, la Société genevoise d’instruments de physique (SIP, machines-outils de précision), l’entreprise Gardy pour l’appareillage électrique, la Nationale pour la mécanique de luxe et les briquets, ou encore Kugler, spécialisée dans la robinetterie. L’État de Genève a racheté le site Kugler en 1996, un jalon qui a ouvert la voie à la reconversion du secteur.
Programme livré : logements et mixité fonctionnelle
Entre 2014 et 2022, trois maîtres d’ouvrage ont construit :
- 312 logements au total sur le périmètre,
- environ 7’200 m² de surfaces dédiées à des activités artisanales, commerciales, associatives ou artistiques,
- un bâtiment phare regroupant 113 logements de type HBM (habitations bon marché) et environ 1’400 m² d’espaces d’activité artisanale, culturelle et commerciale en rez-de-chaussée.
Cette répartition traduit une volonté explicite de ne pas transformer un site industriel en simple zone dortoir. Les rez-de-chaussée actifs, orientés vers l’artisanat et la culture, prolongent une fonction productive du secteur, mais sous une forme compatible avec la vie résidentielle.
Chauffage par pompage du Rhône : une solution énergétique locale
Le choix énergétique de l’écoquartier Jonction mérite une attention particulière. La production de chaleur repose sur un pompage dans les eaux du Rhône, solution thermique développée par les Services industriels de Genève (SIG). Le principe exploite l’inertie thermique du fleuve pour alimenter un réseau conçu pour permettre, à terme, le raccordement d’immeubles environnants.
Cette approche rejoint la logique documentée dans notre dossier sur la cogénération et les réseaux de chaleur à distance : mutualiser la production de chaleur à l’échelle d’un secteur plutôt que multiplier les installations individuelles réduit à la fois le coût d’exploitation et l’empreinte CO2 du chauffage résidentiel. L’eau du Rhône, ressource abondante et disponible en continu à proximité immédiate du site, constitue ici un atout géographique que peu d’autres quartiers genevois peuvent revendiquer.
La Pointe de la Jonction : vingt ans pour faire naître un parc
À quelques centaines de mètres de l’écoquartier résidentiel, la Pointe de la Jonction représente un tout autre chantier, à un stade bien plus précoce. Ce site occupe la confluence du Rhône et de l’Arve, longtemps occupée par les dépôts des Transports publics genevois (tpg). Leur déménagement, effectif en février 2021, a enfin libéré une emprise significative pour un usage public.
Un périmètre coconstruit avec les habitants
Le futur parc s’étend sur environ 25’000 m², entre l’ancienne usine Kugler et la pointe géographique du confluent, incluant sur toute sa longueur le sentier des Saules. Sa conception résulte d’un processus de concertation long avec les habitants du quartier et les usagers existants du site, notamment les pratiquants d’activités nautiques.
Le programme prévoit :
- un espace très largement végétalisé, orienté vers les usages sociaux et sportifs,
- un statut entièrement piéton pour l’ensemble du parc,
- une nouvelle base pour les activités de canoë, de rafting et de paddle, en périphérie du site,
- une reconversion du bâtiment actuel du Canoë-Club au bénéfice de l’ensemble des usagers du futur parc.
Calendrier et budget
Après deux décennies de discussions, le Conseil municipal de la Ville de Genève a validé une enveloppe de 29,4 millions de francs pour la transformation de la Pointe de la Jonction. Les travaux doivent débuter à l’automne 2026. Ce délai, aussi long soit-il, illustre une réalité peu discutée des grands projets d’espace public urbain : la libération physique d’un terrain, ici en 2021, ne déclenche pas automatiquement sa transformation. Le montage financier, la concertation et l’arbitrage politique ajoutent souvent plusieurs années au calendrier.
Un quartier à deux vitesses, mais une seule logique
L’écoquartier Jonction et la Pointe de la Jonction illustrent, sur un même périmètre élargi, deux temporalités différentes de la transition urbaine genevoise : une opération de logement déjà finalisée et occupée depuis plusieurs années, et un projet d’espace public encore en phase de lancement. Cette différence de rythme n’est pas un défaut de planification, elle reflète simplement la complexité inégale des deux types d’opérations : construire des logements sur un terrain assaini est, techniquement, plus rapide que renaturer un espace public à fort enjeu de concertation.
Le secteur peut également être mis en perspective avec les principes de gestion des eaux pluviales par le système Mulden-Rigolen : la présence directe de deux cours d’eau à la Jonction rend le site particulièrement propice à une gestion intégrée des eaux, un chantier qui reste largement à documenter une fois le parc livré. La gouvernance participative mise en œuvre pour le futur parc rejoint par ailleurs les mécanismes déjà analysés dans notre dossier sur les ateliers d’aménagement participatif.
Conclusion
La Jonction démontre qu’un site industriel dense peut se réinventer sans effacer sa mémoire fonctionnelle, ni sacrifier ses cours d’eau à la seule logique immobilière. Reste maintenant à transformer l’essai sur la Pointe de la Jonction : vingt ans de concertation ont permis d’aboutir à un projet consensuel, mais c’est la qualité d’exécution du chantier, à partir de l’automne 2026, qui déterminera si le pari en valait la peine.